Bardenas Reales — Entre lumière, formes et matière
Il y a des paysages que l’on connaît avant même de les avoir vus.
Les Bardenas Reales font partie de ceux-là. Castildetierra, silhouette emblématique de ce territoire semi-désertique du nord de l’Espagne, s’est imposé au fil des années comme l’image presque incontournable du lieu.
Je connaissais évidemment cette image avant d’arriver. Comme beaucoup de photographes, j’avais en tête cette cheminée de terre isolée dans le paysage.
Pourtant, une fois sur place, c’est progressivement autre chose qui a retenu mon regard.
Dès les premiers parcours, j’ai été davantage attiré par l’espace qui entourait Castildetierra que par le monument lui-même.
À distance, sa silhouette devient presque minuscule. Elle n’est plus le sujet unique mais un simple repère au milieu d’un paysage beaucoup plus vaste : plateaux, falaises, végétation basse et terres profondément marquées par l’érosion.
C’est peut-être à ce moment-là que les Bardenas ont commencé à devenir pour moi autre chose qu’un paysage déjà vu en photographie.
Bien sûr, j’ai photographié Castildetierra.
J’en ai cherché les angles, observé comment sa silhouette se détachait du paysage et comment la lumière transformait les volumes au fil des heures.
Mais même lorsqu’il devenait le point d’attraction de l’image, j’avais envie de conserver autour de lui suffisamment de territoire pour raconter où il se trouvait.
Un chemin, une falaise, quelques herbes suffisent alors à remettre l’icône à sa place : celle d’un élément parmi beaucoup d’autres dans un paysage en perpétuelle transformation.
En s’approchant, tout change.
Le paysage cesse progressivement d’être une succession de grands espaces pour devenir un assemblage de volumes.
Les reliefs prennent de l’importance. Les sillons apparaissent. La lumière accroche une arête puis en abandonne une autre dans l’ombre.
Castildetierra lui-même n’est plus seulement une silhouette reconnaissable. Il devient une sculpture fragile dont on commence à percevoir la matière.
Et c’est précisément cette matière qui allait progressivement attirer mon regard.
À mesure que je parcourais les pistes, je me suis mis à regarder davantage vers le sol, les parois et les ravines.
À certains endroits, la présence d’une silhouette humaine suffit à prendre conscience de l’échelle du paysage.
Ces reliefs qui paraissent presque abstraits dans l’image sont en réalité des volumes imposants, creusés et remodelés sans cesse.
L’eau, le vent et le temps sont ici les véritables sculpteurs.
Je n’étais pas arrivé aux Bardenas avec l’idée de réaliser une série consacrée à l’érosion.
Le sujet est apparu en photographiant.
Et puis il y a des respirations.
Au milieu de cette géologie omniprésente, quelques arbres et une végétation clairsemée viennent rompre la minéralité du paysage.
Cet arbre isolé m’a arrêté précisément pour cette raison.
Il ne raconte pas seulement la rudesse du lieu. Sa présence introduit quelque chose de vivant dans un territoire que l’on pourrait facilement réduire à ses formations rocheuses les plus spectaculaires.
Les Bardenas sont aussi faites de ces rencontres plus discrètes.
Érosion et matière
Peu à peu, mon regard s’est rapproché.
Je ne cherchais plus véritablement à décrire les Bardenas. Je regardais les plis, les cicatrices, les surfaces, les craquelures.
Le paysage devenait matière.
De cette exploration est né un petit ensemble que j’ai simplement appelé « Érosion et matière ».
Trois photographies seulement.
Non pas pour décrire les Bardenas Reales, mais pour tenter d’en retenir les formes, les traces et la fragilité.
Une forme surgit du sol.
Les ravines descendent le long de ses flancs comme autant de plis creusés dans la matière. À ses pieds, d’autres fractures prolongent le mouvement.
Ce qui m’intéresse ici n’est plus réellement l'endroit où la photographie a été prise.
C’est la forme elle-même.
Parfois, la matière joue avec notre perception.
Dans cette paroi, j’ai immédiatement vu une présence, presque un visage.
Elle n’existe évidemment que dans le regard de celui qui l’observe. Pourtant, une fois aperçue, il devient difficile de ne plus la voir.
À ses pieds, la terre craquelée rappelle que tout ce décor est provisoire.
Enfin, il ne reste presque plus de paysage.
Quelques dizaines de centimètres de terre suffisent.
Les craquelures dessinent leurs propres territoires, leurs frontières et leurs accidents. L’échelle disparaît et la photographie devient presque abstraite.
C’est probablement là que mon exploration photographique des Bardenas s’est éloignée le plus de l’image que j’en avais avant d'arriver.
Au-delà du paysage
Je suis venu aux Bardenas avec en tête un territoire et quelques images emblématiques.
J’en suis reparti avec autre chose.
Des formes, des matières, des lumières, mais également la sensation d’un paysage beaucoup moins désert qu’il n’y paraît.
Car au milieu de cette terre façonnée par l’érosion apparaissent aussi des constructions, des habitations troglodytes, des maisons abandonnées, des portes, des fenêtres et les traces de ceux qui ont vécu ou travaillé ici.
Cette présence humaine a progressivement constitué une autre série photographique.
Habitat.
Mais c’est une autre histoire.